Curriculum 1
Qui êtes-vous veilleurs du pont au change,
Cocteau, Desnos, Reverdy.
La cloche de minuit.
Et toi Monsieur Cendrars.
Et vous Max Jacob, Michaux, Apollinaire.
La vie est dangereuse ;
j’ai lu je ne sais combien de poèmes,
de vous à moi,
que faut il écrire aujourd’hui ?
Mais je vous ai vus à la télévision.
Oh vous tous, écoutez !
J’ai dû voir votre tête quelque part, entre les pages
d’un livre de poésie.
J’ai dû vous imaginer, marcher, parler,
mais aujourd’hui le génie électrique m’a fait
vous voir vivre.
Toi Blaise tu buvais dans un café de Montparnasse,
j’ai entendu ta voix,
tu parlais de Modigliani.
Toi de Cocteau de Radiguet.
Toi et Toi et Toi de Maïakovski et de l’amour d’Elsa.
Je me demande ce qu’il faudrait que j’écrive
pour être poète ce soir,
et vous m’y poussez toujours.
Blaise,
je suis un très mauvais poète.
Comme toi, je ne sais pas aller jusqu’au bout.
Ne m’en veux pas, je ne t’en veux pas.
Tu avais acheté ton billet de train pour le premier
voyage sous la Manche,
aujourd’hui toutes les actions sont vendues,
on creuse.
Quinze hommes se sont promenés à trois cents
kilomètres de la terre.
Ils ont, mangé, bu, dormi,
ils nous ont parlé.
Le Transsibérien part toujours de Saint-Pétersbourg
pour Karbine,
mais il met moins de temps.
Maïakovski s’est suicidé
Cocteau est mort il y a quelques années.
et Michaux se cloître dans l’opium doux, chaste et violent.
Ils sont là, eux aussi.
Desnos à sa fenêtre.
Un soir en rentrant d’Amérique tu les as connus
à Monparnasse.
De quoi parliez-vous ? De poésie de vie ;
puis tu rentrais chez toi, hôtel Notre-Dame
avec Raymone.
Tu entends ?
C’est un boeing qui troue la nuit,
nouvelle étoile,
nouveau transporteur de mélancolie,
et Paris fait ses petits buildings.
C’est la poésie d’aujourd’hui
la microcosmie
l’astronomie.
Je connais l’atmosphère sur Mars
la superficie de Vénus,
et j’ai vu les plans de la première maison sur la Lune.
C’est la poésie d’aujourd’hui.
Il reste des hommes primitifs.
On ouvre des cœurs pour faire vivre.
On calcule les probabilités.
C’est la poésie d’aujourd’hui.
Hommes.
Hommes des temps toujours nouveaux,
je fais partie de vous,
j’ai des pulsations, des joies, des douleurs.
Écoutez !
vous tous qui habitez dans les grands ensembles
et regardez le petit écran tous les soirs.
La vie est dangereuse.
1966